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Interview BH Info Octobre 2011

Mis en ligne le : 07/10/2011

Propos receuillis par Zehra Sikias

En Bosnie-Herzégovine, il arrive encore que les victimes croisent leurs bourreaux au coin d’une rue, presque 20 ans après les faits. Juriste international, Céline Bardet a travaillé au TPIY à la Haye avant de partir à Brcko pour aider la justice locale de créer une unité ’Crimes de guerre’. Dans son livre, "Zones sensibles, une femme contre les criminels de guerre" (Editions du Toucan), elle décrit les méandres de la justice et des organisations internationales et dresse le portrait d’un métier peu connu. Entretien.

En tant que juriste international, vous avez travaillé de 2008 à 2010 pour le Haut Représentant en Bosnie-Herzégovine sur les questions de crimes de guerre dans le district de Brcko. Une expérience qui vous a marquée puisque vous avez écrit le livre "Zones sensibles, une femme contre les criminels de guerre" (Editions du Toucan). D’abord, pourquoi une femme contre les criminels de guerre, est-ce un élément important dans l’exercice de votre mission en Bosnie ?

Céline Bardet - Ce n’est pas un élément primordial dans mon livre, toutefois, force est de constater qu’il y a très peu de femmes qui travaillent dans le domaine de crimes de guerre. Le secteur d’enquêtes particulièrement, c’est souvent un domaine réservé aux hommes de la police et des procureurs. Des criminels de guerre, aussi, sont pour la plupart des hommes. Evoluer dans ce milieu, pour une femme, c’est difficile mais cela m’a également beaucoup servi. D’être une femme m’a d’abord protégé dans certaines situations puisqu’on ne traite pas une femme comme un homme. Ca a m’a également beaucoup aidé dans les affaires de viol car en tant que femme j’ai réussi à créer des relations de confiance plus facilement. Enfin, dans les Balkans où il y a une certaine culture macho, d’être jeune et d’être femme me valait très souvent d’être sous-considérée, sous-estimée mais au final, cela aussi m’a beaucoup servi car quelque part, les criminelson ne se méfiaient pas de moi et donc les gens me parlaient sans se soucier des conséquences y compris des criminels... Cela a eu un impact important au final.

Après plusieurs années passés à la Haye où vous avez notamment travaillé pour le TPIY dans les affaires Blaskic et Jelisic, vous arrivez fin 2007 en Bosnie où vous devez vous occuper des questions de crimes de guerre pour le compte du Bureau de Haut Représentant. Quelle est l’état des choses que vous trouvez sur place ?

Céline Bardet – J’ai ete recruitée par Raffi Gregorian, adjoint principal du Haut Representant en Bosnie-Herzégovine et superviseur international du District de Brcko. En Janvier 2008, il décide de me nommer directrice de son département juridique. Je suis en charge de toutes les questions de droit concernant le district et je suis aussi son conseiller. Au delà de ces responsabilités, Raffi Gregorian me demande de travailler sur les questions de crimes de guerres. Arrivée à Brcko en 2008, j’ai été très marquée par le fossé qui existe entre le TPI où tout est si bien organisé et la réalité du terrain. Des millions d’euros sont donnés chaque année pour le TPIY, et c’est tant mieux, mais je regrette que le tribunal n’ait pas déployé plus de moyens sur le terrain car c’est de cette aide là dont les gens ont besoin lorsqu’on parle de la réconciliation et de la justice.

Lorsque je suis arrivée à Brcko, qui a été le théâtre de nombreuses atrocités durant la guerre avec notamment l’existence d’un camp de concentration de Luka, il y avait concrètement seulement deux affaires de jugé dont une où les 4 personnes ont été acquittées alors qu’ils étaient clairement coupables. D’autres personnes, soupçonnées d’avoir commis des crimes de guerre, n’avaient jamais été inquiétées par la justice. Pourtant des dizaines faisaient l’objet d’enquêtes du TPIY avec des dossiers. Les institutions locales n’arrivaient pas à fonctionner ou très peu... J’ai été choquée et ma première démarche a été de me demander : Comment ça se fait ? Est-ce que c’est le manque de l’implication de la communauté internationale ? Est-ce que ce sont les procureurs locaux qui ne font pas leur travail ? En fait, c’est tout le système qui est en cause...
Justice locale et internationale : aucune coopération

 

On a beaucoup critiqué le travail du TPIY durant toutes ces années aussi bien pour sa lenteur, pour la clémence de ses jugements, pour le manque de transparence et pour ses accords secrets avec la Serbie... La principale critique que vous dressez contre la justice internationale, c’est son absence sur le terrain.

Céline Bardet - La présence du TPIY sur le terrain a été quasi nulle jusqu’en 2005 à part bien sûr les enquêteurs qui vont sur le terrain à la recherche de preuves et de témoignages. Le TPIY a ensuite ouvert un bureau administratif à Sarajevo. En 2004, le Bureau du Haut Representant valide la création d’une section des crimes de guerre à la Cour d’Etat de Sarajevo, où ont été renvoyées certaines affaires du TPI. Je pense néanmoins que le TPI n’est pas présent de la bonne manière parce sa présence sur le terrain n’est pas suffisante. Le TPI est en quelque sorte déconnecté du terrain en BH.

Personnellement, j’ai été frustrée d’être assise dans une salle d’audience du TPI en face d’un criminel de guerre, et de ne pas connaître le terrain, les Balkans. C’est pour cela que j’ai quitté le TPI, je voulais aller sur le terrain, voir comment cela se passait sur place.

Beaucoup d’enquêteurs du TPI sont venus en Bosnie, ils ont collecté énormément d’informations, interrogé des témoins et puis plus rien. Aucun suivi ! J’ai rencontre de nombreuses personnes qui ont été sollicitées par le TPI et qui ensuite ont été laissées sans explication. Ces personnes, témoins, victimes parfois ne comprennent pas cela. De plus, il y a des problèmes concernant la transmission d’informations collectées par le TPI car elles n’arrivent pas jusqu’aux tribunaux locaux. Tous ces problèmes et ce manque de liaison entre les acteurs de la justice locale et le TPIY, n’encouragent pas les témoins et les victimes de parler devant la justice locale.

Autre exemple, jusqu’en 2010, les transcripts d’audiences de la Haye, qui peuvent être utilisés comme preuves, sont traduits seulement en anglais et en français. C’est quand même une absurdité que la justice locale ne puisse pas utiliser les documents du TPI, d’autant plus qu’à l’origine, les témoignages audiences sont simultanément traduites en langues locales. Pour retraduire ces documents, l’UE a mis en place un grand projet de soutien à la formation pour juger les crimes de guerres, dont le budget dépasse les 4 M€ d’argent public.

La justice internationale est parfois considérée comme inhumaine et froide par les victimes qui très souvent assistent au procès devant leur écran télé...

Céline Bardet - Les victimes le perçoivent ainsi et c’est bien normal. Pour les grands procès et les procès très sensibles, l’éloignement géographique peut être une bonne chose. Le problème est que la procédure inspirée par le droit anglo-saxon, appliquéee par le TPI et par la Chambre de la section des Crimes de guerre à Sarajevo -, n’est pas vraiment réparatrice pour les victimes. Les procès de la justice locale, concernant de petits exécutants, permettent aux victimes de mieux surmonter cette épreuve en assistant au procès, en ayant la possibilité de s’adresser à l’accusé, de dire les choses etc. A Brcko, ce fut bien le cas et j’ai vu des victimes de viol par exemple transformées après les procès parce qu’elles avaient pu non seulement parler, mais le faire sur place, avec une soutien psychologique et en ayant aussi la possibilité de s’adresser aux accusés. Une raison de plus pour soutenir et aider les tribunaux locaux.

 

Est-ce que la justice locale fonctionne comme il faut ?

Céline Bardet - La justice dans toute la Bosnie est très politisée. Il y a parfois de la complaisance de certains procureurs mais il y a aussi beaucoup de gens qui veulent faire leur métier et avancer. Quand on est procureur au TPI, c’est beaucoup plus facile. Un procureur dans les Balkans, c’est plus dur, il y a toute sorte de pression, manque de moyens... On ne peut pas dire que les institutions locales ne font rien et que les criminels se baladent en liberté, si on ne leur donne pas les moyens.

De quoi a-t-elle besoin aujourd’hui la justice locale pour mieux fonctionner en matière de crimes de guerre ?

Céline Bardet - Sur les questions des crimes de guerre, la communauté internationale n’a pas du tout fait son travail. Des procureurs locaux n’ont pas l’expérience ni la formation adéquate, sans parler des difficultés liées à la réalité du terrain. Enquêter sur un crime de guerre est quelque chose de très complexe. On touche à beaucoup de choses de nature militaire, de qualification juridique des conflits pour appliquer certaines provisions des conventions de Genève, beaucoup d’elements complexes. Comment la communauté internationale aborde ces problèmes ? Elle organise des conférences, des formations mais surtout elle ne coordonne pas ses efforts car des initiatives ont lieu au niveau européen, bilatéral, au niveau des Nations Unies etc. Le resultat c’est que les procureurs/juges sont convoqués pendant 2 ou 3 jours, ils écoutent des beaux discours sur la justice etc. mais cela ne les aide pas beaucoup dans leur quotidien. Dans mon livre, je parle de micro crédit de la justice. Je parle de l’experience que l’on a conduite à Brcko. Ce qu’il leur faut c’est une présence permanente des experts en crimes de guerre sur le terrain pour travailler main dans la main avec les juges et procureurs, ni dans un rapport de condescendance, ni dans un rapport de donneur de leçons, mais dans un rapport d’echange tout simplement. A Brcko, j’ai été avec eux tous les jours, je travaillais avec eux et les résultats se sont fait rapidement sentir. On a conduit trois procès en deux ans et demi et jugé quatre criminels de guerre alors que parfois il n’y avait même pas d’un acte d’accusation au départ. La justice locale peut fonctionner donc si on l’aide de façon appropriée.

Le choix de recrutement des internationaux que vous avez pu rencontrer en Bosnie ne vous a pas toujours paru judicieux. Quel est le problème au juste ?

Céline Bardet - J’ai travaillé avec la justice locale en respectant le principe d’équité. C’est loin d’être le cas de tous les internationaux présents en Bosnie qui se comportent parfois de façon condescendante. Cela est dû notamment au fait que beaucoup d’internationaux sont aux memes postes pendant des années. C’est anormal et ça ne fonctionne pas. L’autre problème que je soulève c’est la nécessité de rendre les comptes. La moindre des choses, quand on est très bien payé, est de faire son travail honnêtement. Etre sur le terrain, travailler avec les acteurs partout et pas seulement au sein des capitales, c’est essentiel. Aller à la recontre des gens, écouter les victimes, les associations même si parfois les discours s’emballent ou les réactions sont violentes à l’égard des internationaux, il faut apprendre à gérer tout cela, à les écouter et à prendre en considération ce qu’ils disent afin de créer un sentiment d’écoute.

Les procureurs de Brcko avaient peu de contacts par exemple avec le bureau du TPIY à Sarajevo quand je suis arrivée, ne l’ont jamais vu, ils ne savaient pas à qui s’adresser au TPI Sarajevo etc. Je considère que ce n’est pas au procureur de Brcko de venir taper à la porte du TPI mais l’inverse. Après tout, le TPIY est là pour ça. C’est révoltant mais c’est tout à fait représentatif de cette communauté internationale en Bosnie, qui parfois vit à Sarajevo, qui a sa vie d’expatrié, et qui ne se soucie pas toujours assez de terrain.
L’argent, on se le distribue entre nous

 

L’argument de manque d’argent ne tient donc pas ?

Céline Bardet - Quand on voit le budget du TPI, c’est énorme. Le problème n’est pas l’argent mais où va l’argent. La vérité c’est qu’on se le distribue entre nous, il ne va pas dans les bons projets. C’est aussi cette image qui est renvoyée à la justice locale. Les acteurs locaux ne sont pas naïfs, ils voient des gens très bien payés qui viennent leur dire ce qu’ils doivent faire et comment ils doivent faire leur travail alors qu’on leur présente à la fin un dossier en anglais... Et après ces mêmes personnes iront devant les médias ou devant l’ONU dire que la justice locale n’avance pas en Bosnie... C’est en partie pour cela que j’ai décidé d’écrire un livre, de dire les choses positives et négatives, agréables et désagréables de mon métier, mais de les dire et d’expliquer que dans le système, il y a des choses qu’il faut changer. On peut faire bouger les lignes avec peu de moyens mais beaucoup de bon sens. Je reste optimiste.

Nommée par l’OHR, vous étiez une des rares personnes en Bosnie-Herzégovine à vous occuper sur le terrain des crimes de guerre. Depuis votre départ de Bosnie, votre poste n’a pas été remplacée. Pourquoi ?

Céline Bardet - L’ancien Haut représentant Raffi Gregorian a été très impliqué sur les questions des crimes de guerre. Il m’a donné la carte blanche pour Brcko, sans son soutien, je n’aurais pas pu faire tout cela et je lui en suis extrêmement reconnaissante. C’est une question de personne avant tout. C’est un des rares diplomates qui a assisté à toutes les commémorations, funérailles des corps identifiés des victimes retrouvés dans les charniers, il a été très présent sur le terrain. Quand il est parti, j’ai décidé de partir moi aussi car je savais qu’après lui, les choses allaient beaucoup changer. Je ne me suis pas trompée car mon poste n’a jamais été remplacée. L’unité ’crime de guerre’ est toujours là mais ils n’ont plus de soutien international. Et les nouveaux hauts représentants ne sont pas très intéressés par ces questions-là parce que les priorités sont ailleurs.

Il faut rappeller que depuis plus d’un an, depuis les dernières élections en Bosnie-Herzegovine, il n’y a toujours pas de gouvernement. Les questions économiques aussi sont cruciales. Tout cela est légitime et il faut toujours faire des choix, cela dit je trouve que c’est dommage parce que le rôle de la communauté internationale en tant qu’acteur de neutralité est essentiel pour la question du processus de crime de guerre, souvent repris par les partis politiques à des fins idéologiques et de désinformation. C’est le cas de la Republika Sprska par exemple. Ceci est dangereux et c’est là ou je crois profondément que la communauté internationale que ce soit le TPI, le Bureau du Haut Representant ou autre a un rôle actif à jouer.

Vous dites avoir été fascinée par le fait qu’un homme ordinaire puisse basculer dans le crime de guerre et une violence extrême. Vous avez fréquenté ces criminels de guerre de près. Avez-vous trouvé une réponse, une explication ?

Céline Bardet – Fascinée est un mot un peu trop fort mais, oui il est difficile de comprendre des choses aussi complexes. Est ce que c’est le contexte qui transforme les gens ... ou les gens qui se découvrent dans un contexte ? Je ne sais pas. Je me demande parfois qu’est-ce que j’aurais fait dans ce genre de situations. Il m’est arrivée de me faire servir tous les jours par un serveur très sympathique alors que je savais qu’il était soupçonné de crimes de guerre et que j’avais des éléments probants, cela ne m’empechait pas de le trouver sympathique sur le coup. C’est très difficile... C’est d’autant plus frustrant qu’il y a un déni total chez la plupart des criminels de guerre. J’ai vu peu de personnes condamnées admettre à la fin que oui, elles avaient commis ces actes, le déni reste jusqu’au bout souvent meme face à des éléments évidents de preuves. On a l’impression que même quand l’affaire est jugée, le travail n’est pas terminé. Les victimes se battent tous les jours pour avancer simplement dans leur vie et la reconnaissance de ce qui s’est passe est cruciale pour elles, bien plus que la question des peines, ce qu’elles veulent simplement, c’est que l’on ne dénie pas ce qu’elles ont vécu pour qu’à leur tour, elles puissent juste continuer à vivre.